C'est vrai que les produits Droog Design se comprennent instantanément, ce qui n'est pas le cas des vôtres...

Oui il semblerait que le design ait besoin d'expliquer son utilité, le pourquoi de sa présence dans nos vies quotidiennes. Mais il y a toujours de la fonction, s'il n'y en a pas ce n'est pas du design mais de l'art : comment faire avec ces fonctions, voilà quelque chose d'excitant ! Personnellement je ne pense pas qu'un design se doive de tout révéler tout de suite. La question n'est pas de comprendre mais d'expérimenter quelque chose qui vous procure une émotion. Quand vous tombez amoureux vous ne voulez pas savoir pourquoi, vous voulez juste en profiter le plus longtemps possible. Cet espace mystique est merveilleux. C'est pour cela que j'apprécie le travail de Brancusi car pour moi on ne le maîtrisera jamais complètement, à chaque regard de nouvelles questions arrivent en tête.

 

Vous travaillez avec les artisans, comment les trouvez-vous ?

Je voulais travailler depuis longtemps la porcelaine mais je n'avais jamais trouvé un artisan qui possédait un vocabulaire qui me parlait. J'ai rencontré Frans Ottink par l'intermédiaire d'un de mes amis, et quand je suis rentré dans son studio et que j'ai découvert ses productions, j'ai été séduit : tout était bien rangé, en ordre ! Et son langague controlé, précis, sa dévotion à son art, tout cela m'a touché. C'est une question de chimie : tout le monde possède son langage et comme dans la vie, il faut trouver quelqu'un qui parle le même. On connecte facilement ensuite.

 

Comment c'était de grandir avec l'équipe de Droog Design ?

C'était frustrant ! Ce n'était pas ma tasse de thé. Droog Design a été fondé par mon père Gijs Bakker, designer et Renny Ramakers, historienne d'art : Gijs amorce ses projets par le concept, et Rennie par l'aspect théorique, elle n'a pas la démarche d'un designer qui vise à donner du sens à la forme. Ils partagent le fait de commencer par l'analyse. Mon process est diamétralement opposé : mon travail commence par une émotion qui vient du ventre !

EXPOSITION SOLO – ALDO BAKKER
PERIMETER ART & DESIGN
47 rue Saint-André des Arts 75006 Paris

www.perimeter-artanddesign.com

www.aldobakker.com

D'où vient votre inspiration ?

Elle vient de façon inconsciente... De l'amour par exemple, de l'émotion que j'ai pu ressentir quand j'ai vu pour la première fois une oeuvre de Constantin Brancusi. C'est quelque chose que l'on reconnaît, des objets ou des peintures auprès desquels on se sent parfaitement à l'aise, comme si on partageait le même langage. C'est réconfortant. Gaetano Pesce est un designer important pour moi même si nous sommes très différents dans ce que nous produisons : il a une réelle identité, une signature très lisible, un vocabulaire. J'apprécie également Ronan et Erwan Bouroullec que je trouve très pointus et réguliers dans leur travail. Et Jean Prouvé que j'ai étudié en profondeur car je m'intéresse à la construction.

Votre travail détient une forme d'intemporalité...

Oui absolument, c'est très important pour moi. Ce n'est pas mon propos de concevoir des pièces qui dureront toujours, mais je veux donner à mes pièces une conscience. Si j'y arrive, cela veut dire que ces objets pourront exister sans leur contexte, étant donné qu'ils ne sont pas liés à une époque en particulier. Peut-être que certains de mes objets seront détournés de leur utilité actuelle pour adopter de nouvelles fonctions dans le futur ? Nous n'avons pas besoin de plus de produits, nous en avons déjà assez : nous devons placer le curseur à un autre niveau. Personnellement je crée des produits parce que cela me vient naturellement et que c'est un plaisir. Nous avons besoin de perspective, d'espoir, et c'est peut-être ça le message de mes objets.

A

VOIR

Cette fascination est-elle compliquée à vivre ?

Le début est génial car je vois quelque chose que j'aime instantanément et je ressens son potentiel avec force. Le milieu est plus difficile même si c'est le plus excitant, car c'est le moment où l'on se confronte à la réalité, à la capacité que l'on a à produire l'objet et le mener jusqu'au bout. Ces projets peuvent être longs : la Watering Can de la copper collection est un bon exemple. Je l'ai dessinée il y a 12 ou 15 ans ! J'étais fasciné par le fait que chaque élément de cet objet, la anse, la container, le verseur puissent avoir la même forme et quelque part se confondre. Je me questionnais véritablement sur la faisabilité de cette idée et du devenir de l'objet. Je suis ensuite rentré dans une phase d'acceptance de la fonction car donner à chaque élément la même taille a des conséquences !

 

Comment définiriez-vous votre travail ?

C'est difficile. Quand certaines personnes écrivent sur mon travail ou que je demande un point de vue sur mes productions, j'apprends de nouvelles choses ! Je suis la dernière personne à pouvoir répondre. C'est mon truc, c'est personnel. Mais si je devais vraiment l'évoquer, je parlerai du geste, c'est une performance et on peut selon moi employer ce mot pour chacune de mes pièces. Ce sont des gestes conscients.

précis je me demande toujours pas si l'objet est destiné à verser du vinaigre ou conserver le sel et le poivre ! Mes questions demeurent sur la forme et sa logique. C'est tout le contraire d'un process qui repose sur un concept : mon travail vient de mon moi profond, c'est une sorte de fascination personnelle et intime que je tente de comprendre, qui a un réel sens pour moi et que je questionne. Quand les pièces de mon puzzle sont réunies, je pense à la fonction : s'asseoir, verser, conserver, etc. Ensuite je m'attache au format, à la taille.

Parlez-nous de votre process créatif... Pensez-vous à la fonction dès le départ ?

Je pense à la fonction mais ce n'est pas mon point de départ. Je me laisse aller à une certaine émotion : j'amorce mon travail avec un sentiment lié à une forme, qui s'approche de quelque chose qui serait fluide ou poudreux. Quelque chose que l'on peut collecter, conserver et donner. Ces trois notions sont fondamentales pour moi et j'essaie de leur donner sens à travers mon travail. J'ai besoin de penser à ces gestes. Quand j'ai cette vision de la forme, je ressens immédiatement le besoin de la questionner, de savoir ce qu'elle est, ce qu'elle pourrait devenir. A ce moment

18 Novembre 2011
TEXTE Caroline Taret
PHOTOGRAPHIES DR : Erik and Petra Hesmerg, Marten Aukes

Quels sont vos projets ?

J'ai un projet avec Sèvres, Cité de la Céramique, et c'est un privilège pour moi de travailler avec cette institution. Notre première pièce sortira en 2013. Je suis habitué au long process, et en ce qui me concerne plus c'est long mieux c'est ! Je vais aussi travailler avec les marques scandinaves Georg Jensen et Kvadrat avec Ilse Crawford : nous allons peut-être présenter un daybed au prochain Salon du Meuble de Milan... De magnifiques projets à venir. Et une exposition parisienne !

LA RENCONTRE EN DIAPORAMA

LA RENCONTRE EN DIAPORAMA

Jug + Cup (porcelaine - 2011) - Design : Aldo Bakker avec Frans Ottink pour la Particles Gallery  - Photographie de Erik and Petra Hesmerg

Saucepan from the Copper Collection (Cuivre - 2009/10) - Design Aldo Bakker avec Jan Matthesius pour Thomas Eyck Photographie de Marten Aukes

Perimeter Bench (Bois - 2011) - Design Aldo Bakker pour la Perimeter Art&Design

Salt cellar (argent et or plaqué - 2007) - Design Aldo Bakker avec Jan Matthesius pour Thomas Eyck

Photographie Erik en Petra Hesmerg

Vinegar flask (Porcelaine - 2008) - Design Aldo Bakker avec Frans Ottink pour Thomas Eyck

Photographie Erik en Petra Hesmerg

Stool (2006) - Design Aldo Bakker avec Mariko Nishide pour Particles Gallery - Photographie Erik en Petra Hesmerg

Red (2006) - Design Aldo Bakker avec Mariko Nishide pour Particles Gallery - Photographie Erik en Petra Hesmerg

Ce jeune designer néerlandais séduit le monde du design et de l'art avec des objets à

forte charge émotionnelle...

Une approche du design

instinctive, essentielle...

unique. Rencontre.