Avec quels designers avez-vous collaboré?
J'ai travaillé sur la lampe Pearl de Pierre Favresse pour Specimen Editions et l'horloge Jean, aujourd'hui éditée par Superette. J'ai aussi collaboré avec Constance Guisset ou encore Marianne Guedin.
Quand vous collaborez avec des artistes ou des designers, ce n'est pas gênant, en tant qu'artisan, de devoir souvent n'être que les mains ?
Du moment que les artisans ne sont pas seulement utilisés comme caution authentique pour que le designer puisse raconter une histoire... Souvent, le souffleur de verre est considéré comme un ouvrier, et traité en tant que tel. C'est très dommage. En France, on déteste mélanger artiste, artisan et designer. Et l'artisan est souvent en bas de l'échelle. Mais ça ne m'embête pas qu'un designer signe une pièce que j'ai réalisé : c'est son projet. Quand il arrive, on dialogue, on réfléchit à la faisabilité, et en fonction de ses envies on trouvera des solutions. La couleur de la lampe de Pierre Favresse est par exemple venue d'un dialogue, la forme de son horloge aussi.
je me bats : plus j'ai d'assistants et transmets ce savoir-faire, plus je fais vivre la discipline, plus il y aura de la compétition. C'est à ce moment-là que les prix pourront baisser. Je suis dans un créneau difficile, et je n'ai pas le choix quand je fais part des prix. Et ça fait mal au cœur de voir des projets portés par des gens très motivés et qui au final ne se feront pas car ils n'ont pas les moyens. Je m'engage le plus souvent à ce qu'ils existent quand même.
Quels sont vos projets ?
J'ai un projet avec une association Nouveaux Artisans, et j'aimerais beaucoup pouvoir ouvrir mon propre atelier. Pour le moment, je ne suis qu'un loueur...
Jeremy Maxwell Wintrebert
14 novembre 2011
TEXTE : Marine Normand
PHOTOGRAPHIES : DR Jeremy Maxwell Wintrebert
Les designers vous apportent-ils un autre regard sur votre travail ? Des choses que vous pensiez impossible ?
Les designers pensent différemment la forme, ils dessinent, ne connaissent pas forcément la matière et ne réfléchissent pas toujours en terme de faisabilité. Moi je suis au cœur de ce système.
Le rapport entre designer et artisan est-il équitable ?
Il faut s'interroger sur comment mettre en valeur l'artisan, non pas seulement dans son savoir-faire, mais aussi son intelligence. A chaque fois, le designer est le maître d'orchestre, et l'artisan montre ce qu'il sait faire. J'aimerais voir un jour l'inverse, un designer donner à l'artisan la capacité de s'exprimer.
Pourquoi travailler le verre ?
J'ai toujours su que je serais artisan ou artiste. Pour moi il n'y a pas de différences entre ses deux professions. Mon père collectionnait beaucoup les choses faites à la main et ma mère nous encourageait à nous exprimer d'un point de vue artistique. Pendant le lycée, j'ai commencé à peindre, et à travailler la céramique et le fer mais je cherchais une matière qui soit différente, moins classique. J'ai rencontré un verrier aux États-Unis qui m'a invité dans son studio. Et dès son premier cueillage (ndlr : prise du verre avec une canne), j'ai su que j'avais trouvé ce que je cherchais.
Comment travaillez vous ?
Mon travail se divise en trois parties, chacune très enrichissante. Je donne des cours au Centre européen de recherches et de formation aux arts verriers, le CERFAV. J'interviens aussi en tant que technicien, auprès de designers ou d'artistes, pour les aider à réaliser des pièces. Le reste de mon temps est consacré à mon travail personnel, un travail d'installations et de sculptures.
Il est vrai que ce sont deux collections très différentes...
C'est vrai, l'une est très futuriste, tandis que l'autre tend vers l'organique. Pour moi, Void vient du fait que récemment, j'ai beaucoup travaillé avec les designers. J'ai énormément été influencé par une mentalité design épuré. Il y a quatre ans, j'ai décidé qu'il serait plus facile de d'intégrer le monde du design que la sphère artistique. Je crois que les vitrines du design sont plus accessible pour les créateurs. Et je veux que mon travail soit vu.
Votre technique s'applique pourtant difficilement à l'industrie, souvent reliée au design...
Avant l'industrie, il y avait l'artisanat. L'industrie n'en est qu'un résultant. Quelque soit la machine, elle ne fait que copier la main de l'homme. Mon travail est de rester en amont de ce que peut faire la machine, de me focaliser sur la main. La machine est quelque part mon ennemie. Si la machine peut faire ce que je fais, je n'existe plus.
Qu'apporte le verre comparé aux autres matières ?
Je pourrais écrire un livre là-dessus ! Je suis un fanatique du verre chaud, le froid ne m'intéresse pas. Visuellement, la transparence du verre ainsi que sa couleur sont très attirantes. J'adore le fait que la matière soit vivante, possède une âme. Elle est en mouvement perpétuel, très sensuelle, très agréable au toucher. Le verre chaud a des propriétés qui sont très spécifiques : pour moi c'est comme dompter un animal féroce qui possède la grâce. Car ce que les gens ne mesurent pas, c'est l'agressivité du matériau : le verre vous griffe, vous brûle, vous attaque en permanence.
Comment fonctionne votre processus créatif ?
Il s'adapte à chaque fois à la situation. Cela peut passer par le dessin, par l'inspiration personnelle, par le dialogue, l'expérience du moment, l'accident, l'aventure... On part à la recherche de formes qui existent déjà, qu'il
suffit de retrouver.
Comment en êtes vous venu à collaborer avec la Gallery S. Bensimon ?
Il y a trois ans, j'ai été sélectionné dans le cadre des Talents à la Carte du Salon Maison & Objets . Serge Bensimon voulait se lancer dans une aventure avec un artiste, et m'a invité à travailler avec lui. De là s'est instauré un dialogue très fluide entre cette galerie et moi. J'y présente jusqu'au 18 novembre les deux collections : Void est un peu le résultat de cette discussion, alors que Fruits d'esprit existait déjà. Le challenge de cette exposition était de faire dialoguer les différentes formes, d'où le nom Intersections, idéal pour cette exposition qui est aussi la rencontre de deux mondes, celle de l'artisanat et du design. C'est aussi une réponse aux questions qu'on me pose souvent. Pourquoi c'est aussi cher ? Est-ce fait à la main ?
Collection Spirit Fruit
A
VOIR
L'industrie n'a pas été capable de créer un verre qui se travaille moins chaud ?
Non. Et de toute manière, c'est un faux souhait que je fais. Sinon, tout le monde le ferait ! L'autre rêve peut-être, c'est qu'il puisse garder la couleur du verre chaud, cet orange proche du soleil... Malheureusement, elle disparaît à chaque fois. Celui qui arrive à faire cela... Chapeau !
Avez-vous peur que votre savoir-faire se perde ?
Non, j'ai peur qu'il devienne inaccessible. Le verre chaud est très compliqué. Il faut beaucoup de savoir-faire, de l'investissement, de la maintenance, de la technicité. Il faut être un peu fou !
Pensez-vous qu'il y a actuellement une réhabilitation de la 'main' ?
Je l'espère. Les gens sont toujours très motivés pour faire des choses à la main, mais cela change quand ils en voient le coût. C'est là où
Il suffit de voir le travail de Jeremy Maxwell Wintrebert pour comprendre toute la passion que met le jeune homme dans ses créations. Un travail poussé des formes et une véritable recherche de la couleur lui ont permis de se faire remarquer par Serge Bensimon. Ce dernier l'accueille actuellement dans sa galerie à Paris jusqu'au 18 novembre.
Rencontre avec cet artiste et artisan qui explore les facettes encore inconnues du verre.
Intersections
à la Gallery S. Bensimon
111 rue de Turenne, 75003 Paris
Jusqu'au 18 novembre 2011
Jeremy Maxwell Wintrebert au travail
Collection Void
Collection Spirit Fruit
Collection Void
© Jerome de Gerlache